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« J’offre mon regard » – Entretien avec Laetitia Graber

Polygraphe de formation, amoureuse des beaux livres et de la typographie, Laetitia Graber a grandi au cœur de l’image avant de faire de la photographie son métier. Dans cet entretien, elle évoque sa manière de regarder le monde, le rôle essentiel de la lumière et cette conviction que chaque photographie porte une part de celui qui l’a créée.

La photographie a toujours fait partie de votre vie, à la fois personnelle et professionnelle. Comment cette aventure a-t-elle commencé ?

La photographie fait presque partie de mon histoire familiale. Mon grand-père était photographe, tout comme mon père, qui était également peintre. J’ai grandi dans un univers artistique, entourée de livres, de photographies et de grands films.

Sur le plan professionnel, la photographie est arrivée assez jeune. À un peu plus de vingt ans, lors de mon deuxième emploi, j’ai accepté de réaliser un reportage pour un journal local. C’était un défi, mais aussi le début d’une aventure qui ne m’a plus quittée. Depuis, la photographie est devenue à la fois un outil de travail et un moyen d’exprimer ma sensibilité.

Qu’est-ce qui compte le plus dans votre manière de photographier ?

Ce qui compte le plus dans ma manière de photographier, c’est l’émotion. Je photographie rarement un sujet simplement parce qu’il est beau. Il faut qu’il y ait une lumière, une atmosphère ou un détail qui me touche.

Le cadrage et la composition viennent ensuite. Ils sont au service de ce que j’ai ressenti. Avec le temps, je me suis rendu compte que les images qui continuent de me parler sont toujours celles qui portent une émotion sincère.

Que cherchez-vous à transmettre à travers vos photographies ?

Je ne sais pas si le mot « transmettre » est celui qui me correspond le mieux. J’ai plutôt le sentiment d’offrir quelque chose. À travers une photographie, j’offre mon regard, mon émotion, ma manière de voir le monde.

Chaque image porte un peu de celui qui l’a créée. Certaines photographies m’ont tellement touchée au moment où je les ai réalisées que j’ai l’impression d’y avoir laissé une petite part de moi. 

La lumière occupe une place centrale dans vos photographies. Parfois, elle semble presque devenir le sujet de l’image. Quelle place lui accordez-vous dans votre démarche?

La lumière est, pour moi, l’essence même de la photographie. Sans elle, il n’y a pas d’image. Mais au-delà de son rôle technique, c’est elle qui révèle, qui transforme et qui donne une présence aux choses.

En y réfléchissant, je trouve d’ailleurs que l’expression « mettre en lumière » résume parfaitement ma démarche.

J’ai souvent eu le sentiment que vos sujets étaient en dialogue avec la lumière, qu’ils la cherchaient ou tendaient vers elle. Est-ce une lecture qui vous parle ?

Oui, cette lecture me parle. J’aime l’idée que les sujets dansent avec la lumière. Elle révèle parfois, dissimule parfois, ou effleure simplement ce que l’on regarde.

Je ne cherche pas une lumière particulière. Chaque photographie trouve son propre équilibre.

6. Dans plusieurs de vos photographies, j’ai été frappé par la manière dont le temps semble s’inscrire sur les lieux ou les objets. Quelle place le temps occupe-t-il dans votre travail ?

Le temps occupe une place essentielle dans la photographie. C’est sans doute le seul art qui puisse arrêter un instant avec une telle précision. Une fraction de seconde avant, l’image n’existait pas. Une fraction de seconde après, tout a déjà changé : la lumière, les nuages, le mouvement, l’instant lui-même.

Mais j’aime aussi photographier les traces que le temps laisse derrière lui. Un lieu, un objet ou un paysage portent une mémoire, une histoire silencieuse. 

7. Vos photographies portent une forte charge émotionnelle. Cette émotion naît-elle de votre propre vécu ou de votre regard sur ce que vous photographiez ?

Je ne crois pas que cette émotion vienne de mon vécu. Je ne photographie pas pour raconter mon histoire.

Elle naît d’une réaction instinctive. Un lieu, une lumière ou un instant rencontrent quelque chose qui est déjà en moi. C’est de cette rencontre que naît l’image.

Qu’est-ce qui fait, selon vous, qu’une photographie continue de vivre dans la mémoire de celui qui la regarde ?

Je crois qu’une photographie reste dans la mémoire lorsqu’elle provoque une émotion. Peu importe qu’elle soit spectaculaire ou très simple. Si elle touche quelque chose de personnel chez celui qui la regarde, elle continue de vivre bien après que le regard se soit détourné.

Une image n’a pas besoin de tout raconter. Elle peut simplement suggérer, laisser une place à l’imaginaire ou au souvenir. C’est peut-être ainsi qu’elle continue d’exister en chacun de nous.

Une photographie révèle-t-elle davantage celui qui regarde ou celui qui photographie ?

Dans ma démarche, je dirais qu’une photographie révèle avant tout celui qui la crée. Chaque choix – le sujet, la lumière, le cadrage, l’instant – est guidé par une sensibilité.

Mes photographies ne parlent pas de mon quotidien, mais elles disent beaucoup de mon monde intérieur. Elles sont, d’une certaine manière, une mise à nu de ma sensibilité.

Cela n’empêche pas le spectateur d’y projeter sa propre histoire. C’est même ce que je trouve beau dans la photographie : une même image peut révéler celui qui l’a créée tout en éveillant quelque chose de profondément personnel chez celui qui la regarde.

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