Adapter un mythe n’oblige pas à le reproduire fidèlement. Encore faut-il comprendre ce qui fait sa singularité. L’helléniste Jean-Pierre Vernant rappelait qu’un mythe ne peut être compris qu’à l’intérieur du monde qui l’a produit. C’est précisément ce que le film de Christopher Nolan semble oublier.
L’Odyssée désenchantée de Nolan
Nolan nous invite à suivre Ulysse, roi défait par une guerre qu’il a pourtant gagnée. Victorieux à Troie mais désormais rongé par la culpabilité, il tente de rentrer chez lui. Le voyage dure, s’allonge, les années passent, les obstacles se succèdent. Ce n’est plus l’homme qui lutte contre vents, monstres et dieux pour retrouver Ithaque, mais un soldat en quête de rédemption. Une rédemption profondément chrétienne, étrangère à l’univers d’Homère.
Nolan efface l’essence du chant homérique
Les dieux, instigateurs de la guerre de Troie et véritables maîtres du retour d’Ulysse, ont tout simplement disparu. Aucune trace de Zeus, sans l’intervention duquel Ulysse ne quitterait jamais l’île de Calypso ; aucune trace d’Athéna, sa protectrice, sans laquelle il ne regagnerait jamais Ithaque ni ne triompherait des prétendants ; aucune trace de Poséidon, dont la colère est la cause de ses errances ; aucune trace d’Hermès, qui lui permet d’échapper aux enchantements de Circé.
Ces dieux ne sont pas des personnages secondaires : ils sont le cœur même de L’Odyssée. Les supprimer revient à modifier la logique du récit. Chez Homère, les hommes n’agissent jamais seuls ; ils évoluent dans un monde où les dieux interviennent constamment, favorisent, punissent, retardent ou accélèrent leur destin. En les effaçant, Nolan transforme profondément la vision du monde portée par le poème.
Cette disparition du merveilleux s’accompagne d’une banalisation des figures mythologiques. Circé n’est plus l’enchanteresse fascinante de la tradition grecque ; elle devient une vieille sorcière vivant dans une cabane sombre. Calypso, la nymphe immortelle qui règne sur une île hors du temps, est réduite à une femme vivant dans un abri de fortune. Quant au Cyclope, il n’est plus qu’un géant brutal qui hurle beaucoup, réfléchit peu et s’endort en quelques instants. À chaque épisode, Nolan remplace le souffle mythologique d’Homère par une imagerie beaucoup plus pauvre qui fait perdre aux personnages leur puissance symbolique.
L’Ulysse de Nolan n’est plus Ulysse
Mais là où Nolan s’éloigne véritablement d’Homère, c’est dans son traitement d’Ulysse. Il ne s’agit plus d’un simple choix d’adaptation : c’est une réécriture complète du personnage.
Chez Homère, Ulysse est défini par quelques traits essentiels : sa curiosité, sa ruse, son orgueil, son courage et son désir obsessionnel de retrouver Ithaque. Ces qualités ne sont pas des détails ; elles sont le moteur même de l’épopée.
Sans sa curiosité, comment expliquer la fascination de Circé ou de Calypso pour lui ? D’ailleurs, dans le film, il ne se passe rien entre Circé et Ulysse ; elle n’est plus qu’une sorcière hostile. Sans sa ruse, comment comprendre qu’il puisse triompher du Cyclope ? Sans son orgueil, pourquoi Poséidon s’acharnerait-il contre lui après l’épisode de Polyphème ? Nolan conserve les épisodes, mais retire les raisons qui leur donnent leur sens.
Il attribue également à Ulysse une culpabilité permanente née du massacre de Troie. On a parfois davantage l’impression de suivre un vétéran américain revenu d’Irak ou d’Afghanistan qu’Ulysse, le héros d’Homère. Le voyage n’est plus celui d’un homme qui lutte contre les dieux pour retrouver son foyer, mais celui d’un soldat qui tente de surmonter son traumatisme. Ce n’est plus l’histoire racontée par Homère, mais un drame psychologique contemporain.
Mais ce choix est aussi incohérent. Si Ulysse est réellement consumé par le remords des massacres commis à Troie, pourquoi participe-t-il au pillage de la première île qu’il aborde ? Et comment expliquer qu’il exécute ensuite, sans la moindre hésitation, tous les prétendants à son retour à Ithaque ? Le traumatisme annoncé au début du film disparaît dès que le scénario doit retrouver les épisodes les plus célèbres de L’Odyssée.
Plus étonnant encore, cet Ulysse semble avoir oublié jusqu’à Pénélope et Télémaque. Lui dont tout le voyage est porté par le désir de retrouver les siens paraît ne plus éprouver la moindre urgence à rentrer. Puis, soudainement, il s’en souvient presque par magie. Chez Homère, le retour est une obsession permanente ; chez Nolan, il devient une motivation intermittente.
La xénia, au détriment du reste
Autre choix discutable : Nolan fait de la xénia, l’hospitalité sacrée due aux étrangers, le fil conducteur de son récit. Ce principe est bien présent dans L’Odyssée, mais il n’en constitue pas le cœur. L’épopée parle avant tout du retour, des dieux, du destin, de la ruse, de la fidélité et de la condition humaine. À entendre le film revenir sans cesse sur la xénia, on a parfois l’impression que c’est la seule idée qu’il ait retenue du poème.
Les dialogues participent eux aussi à cet appauvrissement. Partir de l’un des plus grands poèmes de la littérature mondiale pour aboutir à des dialogues aussi pauvres relève presque du paradoxe. Pas une phrase mémorable. Pas une envolée. Homère est avant tout un poète ; le film semble parfois l’oublier.
Une épopée sans souffle
Au-delà de ces choix d’adaptation, le film souffre surtout d’une absence de souffle épique. Il est dépourvu de ce qui fait la grandeur de L’Odyssée : le merveilleux, le poids du destin, la beauté du récit et cette vision du monde propre aux Grecs anciens. De la première scène à la dernière, l’aventure demeure froide, distante, presque mécanique.
La réalisation elle-même ne parvient jamais à retrouver cette ampleur. La musique, souvent assourdissante, semble chercher à imposer une émotion que les images peinent à susciter, allant parfois jusqu’à couvrir les dialogues.
Même le massacre des prétendants, pourtant sommet dramatique de l’épopée, déçoit. Ce qui devrait être l’aboutissement du retour d’Ulysse et la reconquête de son royaume est traité dans une mise en scène confuse, dépourvue de tension et de grandeur.
Au fond, le problème n’est pas seulement celui de la fidélité. Christopher Nolan ne trahit pas Homère parce qu’il adapte L’Odyssée. Il s’en éloigne parce qu’il remplace la logique qui anime le poème par une autre. En changeant le monde d’Homère, il ne raconte plus tout à fait l’histoire d’Ulysse. Il en écrit une nouvelle, avec les mêmes noms, les mêmes lieux et les mêmes épisodes, mais avec une âme différente.
