On nous incite souvent à relire un livre, comme si chaque lecture permettait de découvrir ce qui ne se dit pas immédiatement.
Mais dans les faits, relit-on un livre pour mieux en comprendre le sens ?
Pour beaucoup d’entre nous, la relecture répond à une autre logique. Nous relisons les livres que nous aimons pour retrouver l’émotion qu’ils ont fait naître en nous lors de la première lecture.
Ainsi, nous relisons Les Désorientés pour retrouver l’émotion suscitée par Adam lorsqu’il retourne dans son pays natal. Il y retrouve un lieu et des visages, mais aussi une version de lui-même qu’il avait laissée derrière lui, sans imaginer qu’il pourrait un jour la retrouver. On ne relit pas ce passage pour en comprendre le sens — Adam n’apporte aucune réponse — mais pour retrouver un sentiment déjà familier.
Et lorsque l’on relit L’Odyssée, on en connaît d’avance l’issue. Ce que l’on cherche, ce n’est pas la suite du récit, mais la sensation qu’il produit : la manière dont Ulysse oppose à l’éternité proposée par la nymphe une certaine idée de la vie ; la désillusion d’Achille qui confesse à Ulysse sa gloire devenue dérisoire ; ou encore cette émotion contenue, presque pudique, qui traverse la scène où Ulysse se réunit enfin avec son père.
Et cela vaut aussi pour le cinéma. Le suspense disparaît lors d’un second visionnage, et pourtant nous regardons certains films deux, trois, voire dix fois. Non pas pour découvrir ce qui va se passer, mais pour retrouver la sensation éprouvée lors du premier visionnage.
Ce sont ces émotions que l’on cherche en ouvrant un livre, et qu’on retrouve en le relisant.
Le livre devient alors un espace vers lequel on revient pour éprouver à nouveau.
