Dans une petite ville, des hommes se transforment en rhinocéros. Le phénomène commence avec un cas isolé, presque anodin, puis se propage jusqu’à toucher quasiment tout le monde.
Tous, sauf un.
Bérenger, simple salarié et vieux, ne cède pas. Ni par mimétisme, ni pour suivre ses camarades ou ses supérieurs. Les autres, eux, cèdent peu à peu, indépendamment de leur niveau d’éducation, de leur profession ou de leur condition sociale. D’abord hostiles à cette métamorphose, ils trouvent chacun ensuite leurs raisons de l’accepter. Même les plus farouches opposants finissent par se dédire. Les têtes des rhinocéros deviennent belles. Leurs barrissements ressemblent à un chant. Et puis il y a le nombre. À un certain moment, le nombre n’est plus du côté des humains, mais de celui des rhinocéros.
Les amis de Bérenger se transforment les uns après les autres. Même Dudard, pourtant diplômé, finit par se résoudre à devenir rhinocéros, par fidélité à son chef et à ses camarades.
Ionesco ne décrit pas une rupture. Il montre un glissement. Une transformation progressive, presque consentie. Rien ne force, tout s’installe.
C’est dans ce déplacement que la pièce prend forme. Ce qui semblait aberrant devient peu à peu acceptable. Le langage accompagne ce mouvement, l’adoucit, le justifie.
Dans les dialogues, les adversaires de Bérenger ont toujours de très bons arguments pour justifier ce que lui appelait l’anormalité, la contre nature. On lui opposait la liberté, la tolérance, l’ouverture d’esprit pour accepter cet abandon de l’humanité au profit de l’animalité.
Bérenger, lui, reste à l’écart. Il n’a pas toujours les mots. Les arguments lui échappent parfois, « Regardez-moi ! Vous ne semblez plus me voir ! Vous ne semblez plus m’entendre ! » Mais quelque chose tient. Une limite, difficile à formuler, qu’il refuse de franchir.
Autour de lui, tout bascule.
