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Interview

« L’irruption de la beauté » – Entretien avec Chadia Salah

Dans son recueil de nouvelles, Les chroniques à l’eau de javel, Chadia Salah dépeint « des instants inachevés ». Ces récits sont peuplés de femmes du quotidien. Dans cet entretien elle revient sur ce qui la lie à ces femmes et sa mémoire poétique.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis franco tunisienne née à Paris, et alors que je tente de me présenter je prends conscience que dans ma vie ce qui prend toute la place et vaut d´être évoqué en dehors évidemment des liens « incarnés » de faits ou d’accomplissements, reste mon rapport aux mots et leurs innombrables formes ; la littérature, la poésie et le théâtre. Je me nourris du verbe et de la langue.

Si je peux habiter ce monde c’est parce que la maison où je me suis installée est située rue de la Littérature et aussi grâce à celle où je m’exile, la petite mansarde qu’est l’écriture.

Dans ces nouvelles, vous posez un regard sur la manière dont la société se comporte vis-à-vis des femmes. Quel constat en faites-vous ?

Révoltant, parfois désespérant. À l’échelle du monde, la femme reste invisibilisée, opprimée, privée de ses droits, spoliée, mise à mort.

Ici, comme dans d’autres pays européens, elle est ultra sexualisée, assignée à une esthétique et un âge, elle continue de mourir sous les coups, de se taire quand on la viole, de se battre pour qu’on la croit, jusque dans l’hémicycle, elle continue d’essuyer les remarques les plus misogynes et rétrogrades, je ne parle même pas de la difficulté de lier travail et famille, d’être à la tête d’un foyer monoparental ou de bénéficier d’une parité salariale.

Malgré ce tableau aussi noir qu’une œuvre de Soulages et comme la peinture monochrome de Soulages, en fixant les ténèbres on finit par distinguer la lumière, on avance, on ne renonce pas.

Une nouvelle, une scène. Pourquoi ce choix ?

Ce pourrait être envisagé comme une sorte d’indolence créative ou de désinvolture. Alors que c’est là que réside tout l’exercice, la fulgurance, la vitesse, l’urgence. Un peu comme si vous regardiez les passagers en face de vous dans un train ou sur un quai de gare et que vous vouliez absolument lire ou deviner d’eux ce qui se cache derrière leur visage, ce que raconte leur allure, leur regard, ce qu’ils lisent ou disent au téléphone.

Je voulais raconter les instants chavirés, absurdes, routiniers ou tragiques, parce que d’une vie, d’un film ou même d’un roman, on ne retient que certains instants.

Plusieurs nouvelles s’arrêtent au moment où quelque chose pourrait basculer. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cet inachèvement ?

Ce que cela dit de la vie elle-même. L’inachevé, le brouillon qui reste souvent en l’état, l’impuissance face au surgissement de l’épreuve, de la fêlure, ces choix que l’on pense faire alors que c’est l’arbitraire le maître du jeu. Mais aussi l’irruption de la beauté et ce qu’elle provoque en nous.

Ces chroniques donnent à voir différents profils de femmes. Comment construisez-vous ces personnages ?

C’est une sorte de patchwork de ce que j’observe autour de moi, de mes propres émotions, mes fantasmes peut-être aussi. Je n’échappe pas au narratif relatif aux femmes et qui a pu influencer ma vision de la trajectoire féminine, même si j’ai voulu qu’elles soient vraisemblables et familières.

Dans l’une des nouvelles, vous installez un face à face entre une mère et la mer qui a pris son fils qui tentait de passer de l’autre côté de la Méditerranée. Que vous évoque ce phénomène ?

Je suis fille d’exilés. Bien que pour tous ceux qui ont quitté leur terre, il n’y a jamais eu d’autre mot qu’immigrés. Alors que ce terme ne les définit ni comme individus, ni comme héritiers et gardiens d’une langue, d’une mémoire, d’une histoire.

Ce terme ne dit rien de leur humanité, de leur espoir, de leurs détresses, de leur richesse, de leurs aptitudes, de leur générosité et encore moins de ce qui les a poussés à partir. Les odyssées des uns sont chantées, célébrées, celles des autres racontées comme la longue marche de l’envahisseur barbare.

Depuis vingt ans, passer une frontière quand on vient du « Sud » est devenu un parcours du combattant par la voie légale. L’exil s’est donc criminalisé. Ces existences avalées par l’écume et les abysses me bouleversent et ne me laisseront jamais indifférente. Chaque fois que j’apprends qu’un de ces radeaux de la méduse a sombré je perds un peu plus foi en l’humanité.

Les femmes de ces nouvelles voyagent beaucoup. Voyager est-il une fuite ou une manière de se reconstruire ?

Je n’ai jamais envisagé le voyage comme un simple dépaysement ou la découverte d’autres façons de vivre. Voyager c’est aller au-devant de soi, découvrir sa propre terre inconnue et je vous rejoins cela peut être la fuite face à un quotidien qui étouffe, sortir son existence du cul de sac et parfois aussi chercher le remède loin de la racine du mal.

Quelle est la place du bonheur chez vos personnages ?

Ils n’ont pas la conscience du bonheur, ni même de sa possibilité. Ils cherchent la sérénité et la cohérence, l’amour et la paix. Si le bonheur est la somme de tout ce que je viens d’énoncer, ils n’en sont pas au premier kilomètre de la route qui les mènera au Graal. Leur vie est âpre, ils sont englués dans l’ennui ou la fin d’un cycle, ils encaissent à peine, le bonheur n’est pas encore envisageable.

Médée, Brel, Neruda, Cohen, Fayruz, Omar Sharif, ces références traversent vos nouvelles. Comment s’imposent-elles dans votre écriture ?

La réponse est précisément dans le terme que vous avez choisi : ils s’imposent sans même que je ne les convoque. Ils font partie de ma mémoire poétique et surtout ils ont provoqué des émotions inoubliables ou ont accompagné certaines périodes de ma vie, ils surgissent comme la réminiscence d’événements ou d’amis qui ont traversé mon existence et en ont fait le ciment, parfois ils prennent plus de place que ceux qui peuplent la réalité immédiate !   Ils représentent une atmosphère, un langage, une beauté et une vérité intangibles.

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