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Interview

Photographier pour dire autrement — entretien avec Maëva Benaiche

Photographe et fondatrice du magazine Premier Exemplaire, Maëva Benaiche développe un travail profondément personnel, où la photographie devient un langage à part entière. Après un parcours scientifique puis une reconversion vers la photographie, elle choisit de se consacrer à ce qui l’animait depuis toujours : l’image.  

Entre exploration intime, regard sensible et volonté de créer un espace pour la photographie émergente, elle revient sur sa pratique et sur ce qui la pousse à créer.

Comment êtes-vous venue à la photographie ?

J’ai toujours eu un appareil jetable à la main quand j’étais petite, mais on ne m’a jamais présenté la photographie comme un “vrai” métier. J’ai donc suivi un parcours assez classique : bac scientifique, DUT, prépa, puis école d’ingénieur. C’est à ce moment-là, après des années d’efforts pour y arriver, que j’ai réalisé que je n’avais jamais vraiment choisi ce que je voulais faire de ma vie et surtout que cette voie n’était pas la mienne.

Après une période de dépression, j’ai décidé de tout arrêter pour me tourner vers ce qui m’avait toujours animée : l’image. J’ai alors intégré l’ETPA à Toulouse, dont je suis sortie en 2021. Je dirais que c’est à ce moment-là que j’ai réellement commencé la photographie.

Qu’est-ce qui vous pousse à créer une image plutôt qu’une autre ?

C’est avant tout quelque chose de très instinctif. Ce qui me touche, je le photographie. Cela dépend énormément de mon état intérieur, de mon “mood” du moment. Selon les émotions qui me traversent, je ne vais pas voir les mêmes choses ni les raconter de la même manière.

Comment décririez-vous votre regard en tant que photographe ?

Ma pratique photographique est très personnelle. J’ai l’impression que mon appareil photo me permet d’accéder à des parts de moi auxquelles je n’aurais pas accès autrement. Je suis bègue, et pendant longtemps, photographier a été une manière de parler. Ça l’est encore aujourd’hui : je me sens plus à l’aise pour exprimer mes émotions et mes sensations en image que par la parole, qui peut être plus délicate pour moi.

Staccato est votre premier livre photo qui était au départ une série. Quels sont les enjeux de ce premier livre ?


La sortie de mon premier livre, Staccato, aux éditions Light Motiv’ en 2023, a marqué un tournant. Je me suis sentie entendue, et surtout libérée d’un poids.
J’ai compris à ce moment-là le pouvoir de l’image, sa capacité à dire ce qui ne peut pas toujours être formulé. Montrer ce travail autour du bégaiement a apaisé quelque chose en moi.

En 2023 vous avez également lancé Premier Exemplaire, un magazine dédié à la première photographie. Comment le projet est-il né et quel rôle joue-t-il aujourd’hui ?

J’étais dans un café à Toulouse avec un ami photographe, et on parlait du fait qu’on ne se reconnaissait pas vraiment dans les magazines photo existants. On avait l’impression que c’était toujours un peu les mêmes travaux, les mêmes photographes qui revenaient.

A ce moment-là, l’idée m’est venue assez simplement : créer Premier Exemplaire, comme une page blanche pour la photographie émergente. Donner à voir des histoires, des chemins de vie différents, et regrouper des paroles qu’on n’a pas forcément l’habitude d’entendre.

J’ai trouvé un vrai but là-dedans : j’adore aider, transmettre, partager. J’ai déjà commencé à proposer des accompagnements à des photographes, et c’est vraiment là que je me sens utile et alignée. Au final, les images sont déjà là. Moi, je suis là pour les assembler, les faire dialoguer, parfois les mettre en tension, et surtout raconter l’histoire qu’ils ou elles ont envie de raconter.  Je suis juste là pour mettre en lumière ce qu’ils ont à dire et j’adore ça !

Qu’aimeriez-vous que l’on ressente en découvrant votre travail ?

J’aimerais que mes images provoquent des émotions. C’est vraiment ce qui compte le plus pour moi. Quand je reçois des messages de personnes qui me disent que mon travail a résonné en elles, c’est très fort. Toucher quelqu’un, même une seule personne, c’est déjà beaucoup.

J’aimerais aussi que mes images soient reconnaissables comme quelque chose qui me ressemble profondément. Être alignée. 

Qu’est-ce qu’une photo réussie pour vous ?

Pour moi, une photo réussie, c’est une image qu’on ne laisse pas passer. Une image qui accroche, qui reste. C’est aussi une image qui fonctionne d’abord pour soi, avant de fonctionner pour les autres. Et surtout, une image qui transmet quelque chose, une émotion, une tension, une histoire.

Je suis particulièrement sensible aux images un peu brutes, texturées, imparfaites, parfois “en désordre”. Les choses trop lisses m’émeuvent moins, mais ça reste très personnel.

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