Elif Shafak a écrit un roman qui avait l’ambition de raconter l’une des amitiés qui ont marqué l’histoire du monde. L’amitié qui a réuni le mystique Shams Al Tabrizi et l’érudit qui en sera radicalement transformé en devenant poète et soufi, Mawlana Jalal al Din al Rumi. L’auteure a vu grand et s’est attelée à l’écriture d’une histoire complexe, profonde et une aventure mystique qui est à même de transformer et l’âme de l’auteure et celle du lecteur.
Hélas, le résultat n’est pas à la hauteur de l’ambition affichée, ni de ce qu’a été cette histoire extraordinaire et cette rencontre grandiose par sa nature et les liens qui unissaient les deux soufis.
L’auteure a eu une autre ambition. Celle de connecter cette histoire qui s’est déroulée au XIIIe siècle à une fiction contemporaine, qu’elle a imaginée, celle de Aziz et Ella. Une quête spirituelle inspirée par celle de Rumi. Je n’en vois pas, a priori, l’intérêt mais pourquoi pas !
C’est à Aziz que revient la charge de nous raconter les deux sommités du soufisme au travers des pages d’un roman qu’il a écrit et qui a fini dans les mains d’Ella et dont le destin dépend de l’avis qu’elle rendra à la maison d’édition.
Elif Shafak a suivi un fil conducteur pour nous relater ce conte mystique et suivre les pas de Shams al Tabrizi et de Jalal Al Din Al Rumi, les 40 règles de l’amour élaborées par Shams Al Tabrizi qu’on découvre au fil des événements et des différentes rencontres qui ont marqués les deux personnages.
De ces deux ambitions naitra une grande déception et ce dès les premières pages du roman. Le superflu de l’histoire de Aziz et d’Ella saute aux yeux dès le premier chapitre. Nul besoin de démontrer que l’amitié des deux soufis et leur quête de Dieu a inspiré par le passé et continue d’inspirer encore aujourd’hui dans toute la terre. Et si ce n’était pas le but, le superflu n’en serait que renforcé. L’histoire de l’érudit et du poète se suffit à elle-même. Elle n’a pas besoin d’éléments exogènes pour la mettre en valeur, à fortiori, une histoire bourrée de clichés hollywoodiens !
Ella est un personnage en deux dimensions, sans grande substance, peu attachant et avec un relief limité. Une famille aisée mais un bonheur feint, un mari riche mais infidèle, une épouse qui se croyait heureuse et qui ferme les yeux devant les aventures de son mari mais rongée par la solitude et la vacuité de sa vie, la crise de la quarantaine, trois enfants merveilleux mais une jeune fille rebelle, sont autant de clichés dont le contraste avec l’originalité du destin de Rumi et Tabrizi est particulièrement marqué !
Aziz est un photographe qui parcourt le monde. Il a perdu son épouse, a sombré dans la drogue puis découvert par hasard l’islam et est devenu finalement un soufi. Il a décidé de raconter dans un livre l’histoire de la rencontre des deux maitres soufis qui l’inspirent. Le monde d’Ella et Aziz est un grand cliché. Il en est presque la caricature !
Quant au cœur de ce roman, là aussi le récit n’est pas exempt de clichés ! Du cliché du sage qui fait la morale à des filles de joie ou du héros qui sauve une fille de joie à celui de l’ivrogne sage, en passant par la fille de joie qui trouve la voie de Dieu, il n’y a pas de place à la profondeur. Juste une succession d’anecdotes entre le bordel, le bar, le marché et la bibliothèque et un enchainement des quarante règles relatés au grès des événements de manière superficielle.
Il faut dire que le traitement réservé à ces deux personnages surprend par son manque de profondeur. Un mélange de caricatures, de clichés et d’anecdotes. L’auteure n’a pas su élever les événements de leur vie, pourtant extraordinairement inspirants, au rang de moments phares, les confinant simplement dans un statut anecdotique. Je pense à des moments comme celui où Tabrizi rencontre enfin Rumi, après des années de recherche et d’attente, et le dialogue passionné, profond, qui a suivi entre ces deux personnages qui ont pour eux le feu sacré de l’éloquence. Un événement raconté avec une banalité déconcertante ! Ou bien leur confinement, 40 jours durant, dans la bibliothèque de Rumi où ils ont débattu chaque jour d’une des 40 règles, qui a été livré au lecteur comme on communiquerait une information factuelle. Toute la vérité et la substance de cette amitié réside sûrement dans ces 40 jours passés, coupés du monde, dans la biliothèque de Rumi. On n’en saura rien dans le roman à part cette phrase laconique, « chaque jour ils ont débattu d’une des quarante règles. » Ou encore l’assassinat de Tabrizi, un tournant majeur dans la vie de Rumi, relégué au rang de fait divers ! Tout cela laisse transparaitre une maigre connaissance des deux protagonistes, une maitrise assez réduite du sujet et un manque de rigueur dans le regard porté sur les biographies respectives de ces deux personnages historiques. Mettre l’accent sur l’aspect paranormal de l’expérience mystique de Tabrizi plutôt que sur l’aspect spirituel et ésotérique du soufisme, puisque le roman se présente comme une quête spirituelle et de sens, préférant souvent montrer des pouvoirs surnaturels tel que lire dans les pensées, prévoir l’avenir ou lire dans les lignes de la main, a affaibli considérablement la portée narrative du récit, appauvri les dialogues, les empêchant d’acquérir la dimension profonde qu’appelle ce genre de récit et, pour finir, a réduit le texte à une sorte de prose qui tend vers la simplification et perd en densité. Raconter Rumi et shams par d’autres personnages et à la fois par eux-mêmes n’a pas enrichi le texte par la multiplicité des points de vue que cela était censé apporter. A la place, nous avons eu droit à une répétition qui finit par alourdir la lecture. D’autant plus que les différents personnages ont pratiquement le même parler, les mêmes mots mais dans un ordre différent.
Le style est quelque peu fuyant, précipité et installe une distance quant à la façon dont les événements sont relatés. Ce qui empêche de transmettre une forte émotion même dans les moments les plus tragiques tel que l’assassinat de Tabrizi ! La langue est superficielle, monotone et peu diverse. Sans parler de cette règle absurde de commencer chaque chapitre par la lettre B qui l’a amené à dire n’importe quoi parfois juste pour respecter cette règle que s’est fixée Aziz en écrivant son roman. Par moment ça devenait fatiguant, agaçant et lourd ! Exemple : « Bordels…ils existent depuis la nuit des temps. »
Si ce roman a un mérite c’est bien celui de faire découvrir à des centaines de milliers de lecteurs l’existence de deux personnages historiques et hors du commun tels que Rumi et Tabrizi. Mais en voulant écrire un roman absolument moderne, l’auteure semble céder à une forme de facilité narrative, et a fini par écrire un texte superficiel avec peu de goût et sans fond. L’auteure s’est finalement servie de l’une des plus grandes rencontres dans l’histoire pour écrire un roman au détriment parfois de la complexité du sujet abordé.
Là où il aurait fallu de la rigueur et une véritable compréhension du sujet, le texte choisit la facilité narrative. Le résultat est un roman qui, malgré son ambition, peine à rendre justice à la richesse spirituelle et humaine de cette rencontre hors du commun.
